6th
Information & Training Seminar for Diplomats

22nd - 26th April 1999
Coopération décentralisée et société civile en Méditerranée
Intervention de M. Jacques
Giraudon
Commission européenne, DG 1B A.4
Méditerranée du Sud, Moyen et Proche-Orient
Unité Programmation, et coopération économique
Première réflexion
Mesdames, Messieurs,
Merci dabord aux
organisateurs de ce séminaire qui me donnent lopportunité
de cet échange de vues avec vous sur la coopération décentralisée
en Méditerranée. Tant par le sujet que par laire géographique
à laquelle il sadresse, le sujet est complexe. Pour len
convaincre, il suffit de voir le nombre de conférences et colloques
ayant trait à la conception et la mise en uvre de ce type
de coopération laquelle fait également lobjet de lattention
des chercheurs.
Jai dailleurs
apporté avec moi un certain nombre douvrages de référence
lesquels renvoient à une abondante bibliographie que vous pourrez
consulter.
Compte tenu de lampleur
du sujet, je vous avais transmis trois axes de réflexion qui devraient
nous permettre de confronter concepts et réalités.
Nous croiserons donc
nos réflexions autour des trois thèmes que je vous ai soumis :
- la coopération décentralisée
- la société civile
- les programmes de coopération
décentralisée de lUnion européenne en Méditerranée ;
1. La coopération
décentralisée :
1.1 la conception
La coopération décentralisée,
comme toute politique nouvelle, ne dispose pas dune définition
juridique satisfaisante ou unique. En Europe, par exemple, on discute
encore sur les mérites ou les défauts de la décentralisation au
regard de la déconcentration quand encore on ne mélange pas les
deux notions !
Sadressant à des
acteurs de la société civile bien ciblés comme les villes, les collectivités
territoriales, les universités, les médias, la coopération décentralisée
fait apparaître que la réalité sociale est bien plus riche que es
catégories juridiques et quelle draine dautres agents
économiques et sociaux comme les petites et moyennes entreprises,
les chambres de commerce, etc.
On assiste dailleurs
dans la pratique à des maillages, à la constitution de réseaux entre
ces différents opérateurs avec pour résultat, lors de la mise en
uvre de projets communs, à des fertilisations croisées qui
renforcent les apports mutuels de savoir-faire et les échanges culturels.
Cest ainsi, par exemple, que lon verra le monde de lindustrie
sassocier au milieu universitaire dans le programme Med Campus
pour travailler sur la dépollution industrielle ou que ce même programme
croisera le programme Med-Urbs lorsquil sagira denvironnement
ou de planification urbaine.
1.2 une nouvelle
logique dintervention
A partir du moment où
les acteurs essentiels de la société civile se transforment en acteurs
du développement, il sensuit un bouleversement des relations
entre le centre et la périphérie ; dès lors apparaît la nécessité
dun ensemble cohérent tant dans ses objectifs que dans ses
réalisations ce qui nous conduit à aborder maintenant la relation
Etat/citoyens dune part et Etat/bailleur de fonds dautre
part, double approche de la problématique du développement. Sans
vouloir ouvrir ici un autre débat, jaime assez cette définition
du développement à savoir « léquilibre entre le besoin
éprouvé et la satisfaction assurée : cest ne pas laisser
saccroître lun sans avoir vérifié que lautre suivra
.. » en dautres termes, les moyens mis en
uvre ne peuvent être utilisés efficacement et avec efficience
que sils résultent dune appréhension pertinente de la
réalité locale. Cest une des lacunes que lon peut relever
dans le rapide lancement de nos programmes de coopération décentralisée
en 1992 puisque avec les évaluateurs, jai du reconstituer
en 1997 ce quil est convenu dappeler dans la méthodologie
de gestion de cycle de projet, la logique dintervention.
1.3 de nouvelles
interactions
Mais revenons à lEtat.
Comme nous le constatons le processus de globalisation entraîne
lémergence de zones régionales dintérêt commun et despaces
concertés de libre échange : le processus engagé à Barcelone
se développe et se renforce, limportance de la coopération
intra-régionale et sub-régionale est soulignée : cest
ce qui vient dêtre dit à Stuttgart.
Dès lors, il est clair
que le rôle des Etats se transforme : leur rôle dacteur
diminue et ils deviennent de plus en plus des réceptacles :
ils doivent de plus en plus mobiliser des ressources jusquici
peu utilisées, modifier leurs structures et nous voici revenus à
lémergence de nouveaux agents socio-économiques. On parlera
tout à lheure de la société civile, mais ce qui me frappe
cest cette osmose progressive entre lEtat et la société
civile dont les représentants se retrouvent de plus en plus souvent
dans les gouvernements, le mouvement inverse se vérifiant aussi.
Cest ainsi par exemple quun professeur de Med Campus
a été promu au rang de Secrétaire dEtat, ou linverse,
quun ancien Ministre des finances me faisait lhonneur
de siéger à mes côtés dans le Comité scientifique de ce même programme !
On voit bien comment
peu à peu sinstaure cette interaction entre Etat, bailleur
de fonds, citoyens et la complexité de ce qui ne peut paraître au
premier abord quun conflit dintérêts. Les nouveaux acteurs
du développement ont maintenant la possibilité dentrer en
relation directe avec les instances supra nationales en fonction
dintérêts particuliers et locaux. Sagit-il par exemple
pour une collectivité territoriale de traiter la gestion et le recyclage
des déchets solides ? Un financement communautaire à travers
le programme Med Urbs permettra un échange de savoir faire Nord-Sud
ou même Sud/Sud. Avec le développement local nous sommes au cur
de la coopération décentralisée ; cest cette sorte de
« processus dincubation » qui permet dappréhender
la complexité des situations ainsi que celles des mesures à prendre
et de pallier notamment les insuffisances dans le processus de décision :
nous le verrons dans quelques minutes lorsque nous évoquerons la
valeur ajoutée de la coopération décentralisée. Cest cette
nécessité dun savoir spécifique pour mieux agir sur lavenir
qui était une des motivations de la Commission Européenne lorsquelle
lançait en 1992 les fameux programmes MED.
1.4 de limportance
de la démocratie
Mais, attention, lEtat
ne peut remplacer la société civile, pas plus que la société civile
ne peut remplacer lEtat : vous avez bien compris que
seule la démocratie permet cette coexistence. Seule une société
démocratique peut soutenir un Etat démocratique et réciproquement.
Lapparition des bailleurs de fonds internationaux viendraient-ils
jeter le trouble dans le couple Etat/Société civile ? La question
est intéressante et dautres la traiteront mieux que moi. Ce
que lon peut dire à travers les expériences de lUnion
européenne cest que celle-ci joue un rôle à la fois dinitiateur
et de régulateur. En effet en leur qualité dorganisme supranational,
les instances communautaires constituent un troisième pôle qui va
harmoniser les pratiques étatiques et favoriser la collaboration
entre organisations intra-étatiques. Cette action est particulièrement
importante dans les pays où la situation est caractérisée par lomnipotence
de lEtat dans ladministration des affaires publiques
locales.
1.5 lUnion
Européenne et la coopération décentralisée en Méditerranée
Je vous disais en commençant
cet exposé combien il est difficile de donner une définition de
la coopération décentralisée ; lUnion européenne néchappe
pas à la règle puisque ce nest quen 1989, avec la quatrième
convention de Lomé, que les termes « Coopération décentralisée
pour le développement » font leur apparition dans le langage
communautaire. Cest le résultat dune trentaine dannée
dévolution de lUnion européenne dans ses rapports de
coopération avec lextérieur. Ce quil faut souligner,
indépendamment des aspects juridiques et financiers de la délégation
de compétence tels que les a mis en lumière le Rapport spécial de
la Cour des Comptes sur les programmes Med, cest la dimension
politique : faute de pouvoir coopérer de manière efficace et
souple avec les « nouveaux acteurs » du développement
que sont la société civile, le secteur privé ou le secteur associatif,
lUnion européenne, et donc la Commission, se priverait dun
instrument clé du changement politique et social quelle recherche
chez ses partenaires : cest un des messages forts lancés
à Barcelone car jusque là, dans la région méditerranéenne, la coopération
européenne sétait limitée jusquen 1991, date de mise
en place de la Politique Méditerranéenne Rénovée (PMR), au seul
secteur gouvernemental. Avec la PMR, et sans quelle soit spécifiquement
désignée, on introduit cette étape complémentaire que constitue
la coopération décentralisée où sans vouloir minimiser le rôle du
pouvoir central, ou se substituer à lui, on va, avec les programmes
MED, rechercher de nouvelles complémentarités entre les différents
acteurs de la coopération, dans le cadre dune concertation
permanente entre tenants de la coopération bilatérale et ceux oeuvrant
dans la coopération décentralisée et multilatérale. Cest une
des raisons, malgré les défauts de gestion quils ont connus,
qui explique le fort impact de ce type de programme dans les sociétés
civiles. Je crois que cette notion de complémentarité est importante
car elle fixe aussi les droits et obligations de chacun.
Lautorité centrale,
quant à elle, se doit de promouvoir et organiser la coopération
décentralisée car comme vient de le démontrer une étude récente
sur les programmes MED, la part contributive de linstitutionnel,
je pense aux villes, aux universités, à la réalisation de projets
en partenariat nécessite souvent un passage par lautorité
centrale quitte à en subir les lenteurs administratives.
La société civile a,
elle aussi, des devoirs. Jai lhabitude de lui dire :
organisez votre spontanéité car il ne nous est pas possible de faire
face à votre diversité. Cela passe aussi par la qualité des projets
présentés, par lexistence de programmes-cadres pour les réguler
mais aussi par nos capacités daccompagnement. Il faut aussi
que la société civile accepte la critique, assume aussi sa propre
évaluation et assure le suivi des projets : cest pour
cette raison que nous prônons le respect de la méthodologie de gestion
de cycle de projet. Je dirai même quau-delà de la méthodologie
il sagit déthique professionnelle.
1.6 de la valeur
ajoutée de la coopération décentralisée
Mesdames, Messieurs,
je vais conclure ce point sur la coopération décentralisée en mettant
en évidence, à travers ma pratique, quelques aspects de la valeur
ajoutée quelle apporte à la coopération. Dabord en terme
de fonctionnement ; je relève cette observation « elle
est réputée et plus efficace, toutes choses égales par ailleurs,
que laction étatique car moins formaliste sur le plan institutionnel,
moins bureaucratique dans sa gestion quotidienne et moins onéreuse
en termes de charges fixes, en un mot plus souple et donc mieux
adaptée aux exigences du développement » cest dailleurs
ainsi quelle a été perçue par de nombreux participants aux
programmes MED comme le démontre lenquête qui a été conduite
auprès de plus de 1300 dentre eux.
Ce qui me parait intéressant
aussi cest limpact de cette coopération telle que nous
lavons conduite. En janvier dernier, je constatais à Séville,
lors dune conférence entre villes européennes et de lautre
rive de la Méditerranée que si jusquici la coopération décentralisée
sappuyait le plus souvent au départ sur les échanges
entre villes et communes, cétait maintenant la dynamique dun
projet réalisé en commun qui conduisait aux jumelages et aux échanges
« dinput », ils sont devenus « output ».
On assiste ainsi à des partenariats plus fiables parce que mieux
ancrés dans le partage de valeurs communes.
Je terminerai avec cette
dernière observation que je tire des témoignages qui me sont adressés
sur ce que lon pourrait appeler des effets de retour non négligeables.
Cette forme de coopération apparaît comme étant par exemple une
solution logique dans un contexte de transition vers une économie
de marché. Elle permet en effet aux acteurs socio-économiques quelle
implique de faire-pression sur leurs gouvernements pour quil
accélèrent le rythme des réformes nécessaires. Ceci est dautant
plus important que comme le rapportait une spécialiste du développement
du secteur privé, lexpérience des dernières années montre
clairement que les réformes ont dautant plus de chance dêtre
acceptées par les autorités locales quelles sont demandées
par les citoyens plutôt que par les bailleurs de fonds.
2. La Société
Civile
Comme pour la coopération
décentralisée, il est difficile den donner une définition
précise tant elle est multiforme mais la considérer comme « Ce
qui nest pas le gouvernement » est quelque peu réducteur
puisque cest en son sein que naissent et sexpérimentent
la plupart des initiatives sociales et culturelles qui donneront
naissance aux nouveaux codes, idées, constitutions et comportements.
Nous avons mis en évidence ce volet important lorsque nous avons
parlé de la valeur ajoutée de la coopération décentralisée. Cest
ce rôle clé de la société civile qui a été reconnu par les 27 gouvernements
réunis en 1995 à Barcelone et confirmé depuis, jusquà Stuttgart
la semaine dernière ; la société civile est reconnue pour la
première fois, comme un véhicule important du partenariat euro-méditerranéen.
Dans le contexte actuel,
cette avancée est particulièrement significative car elle représente
lacceptation dune société plus ouverte et loctroi
dun espace de liberté aux mouvements associatifs et aux ONG
à travers la possibilité dune relation structurée avec leurs
homologues européens. Cest là un moyen essentiel de renforcer
la démocratie à lintérieur des sociétés méditerranéennes et
également un moyen essentiel de favoriser une meilleure compréhension
mutuelle entre les deux rives de la Méditerranée par un contact
direct entre personnes exerçant des responsabilités similaires dans
leur pays respectif.
Cette forme de coopération
comporte, en raison de sa nature même, des contraintes importantes
compte-tenu des caractéristiques de la société civile dans la plupart
des pays méditerranéens : faible degré dorganisation,
capacités administratives limitées, expérience réduite de la coopération
internationale doù la tendance à formuler des propositions
de nature bilatérale plutôt que multilatérale, etc
Il y a
bien sûr aussi les facteurs socioculturels où le rôle de léducation
joue un rôle dans cette recherche dune voie médiane entre
tradition arabo/musulmane et organisation laïque et moderne. Nous
vivons tous dans des sociétés de plus en plus métissées ce qui implique
la prise en compte des différences nationales et ethniques qui ne
doivent pas être des facteurs de division mais des facteurs denrichissement
« Si tu es différent de moi mon frère, loin de magresser,
tu menrichis » écrivait Saint-Exupery Et quand je vois
comme à Stuttgart et dans cette salle les antagonismes politiques
seffacer devant la chaleur des relations humaines, je me dis
que nous devons plus que jamais avoir, comme le disait Gramsci,
« le pessimisme de la raison et loptimisme de la volonté ».
Je vous remercie et vous
laisse la parole.
BIBLIOGRAPHIE
-
« La Société
civile et le développement international »
sous la direction de A. Bernard, H. Helmich et P. B. Lehning
- Editions :
Centre Nord-Sud du Conseil de lEurope
Centre de développement de lOCDE
-
« Les enjeux
de la coopération décentralisée en Méditerranée »
Adda Bekkouche
« Coopération
décentralisée « lUnion européenne en Méditerranée occidentale »
Tahar Rahmani et Adda Bekkouche Ed. Continent Europe.
« La coopération
décentralisée en Méditerranée »
Jean Alègre Confluences N° 7 Editeur lHarmattan
Paris
« Euro-Méditerranean
cultural coopération » Elena Maria Peresso - European
Foreign Affairs Review Volume 3 issue 1
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