Le rôle des médias dans la diffusion
d'une culture des droits de l'homme

par Ahmed Bedjaoui

 En 1989 les régimes communistes autoritaires de l'Europe centrale et orientale se sont effondrés comme un château de cartes, victimes de l'aveuglement de leurs dirigeants face à l'irrépressible besoin de liberté qui anime l'être humain. A y voir de plus près, ce ne sont pas des raisons économiques qui ont causé en priorité cette déconfiture, mais bien l'incapacité des dogmes et des apparatchiks à contenir les flux de l'information, les courants d'idées et les opinions nourris par la soif de liberté. Ne pouvant tolérer des opinions contraires, ces régimes qui ont lié leur survie à la pensée unique sont devenus si répressifs qu'ils n'ont pas trouvé le moyen de résister à des foules désarmées. Il aura donc suffi que les peuples s'expriment pour que tout s'écroule. Premier constat : la libre expression est la voie obligée vers la démocratie. Le contrôle sans partage exercé par les régimes totalitaires sur l'information n'a pas empêché beaucoup de journalistes en Pologne, en Russie ou en Hongrie d'être les apôtres de la liberté retrouvée et de devenir immédiatement les leaders d'une presse au service de la démocratie. Ce sont eux qui ont investi les vieilles chaînes pour les déplomber ; ce sont d'autres qui ont créé des journaux indépendants, favorisant ainsi la libre expression de courants d'idées, souvent divergents. De la Tchéquie à la Hongrie, en passant par la Pologne ou la Slovaquie, la parole retrouvée a directement conduit à la nécessité du pluralisme et de la libre entreprise. Les succès accumulés par ces pays depuis dix ans sont considérables : ils peuvent être évalués en terme de transition démocratique, de réussite économique, mais avec à la base une presse libre au service d'un citoyen émancipé au sein de la société civile. Deuxième constat : la démocratie mène au développement, l'inverse n'étant pas vrai. Nous y reviendrons plus loin. Bien entendu, il y a des exceptions. La plus dramatique étant celle de la Russie. Certes, la presse y est plutôt libre mais de nombreux journalistes ont payé de leur vie pour que la transparence s'installe. Je me permettrai de douter, dans ce cas précis, de la réalité des changements opérés en Russie, tant il me semble que le pouvoir réel ou occulte continue à être entre les mains des apparatchiks d'hier. On ne fait pas du neuf avec du vieux, pas toujours en tout cas. Il me paraît également vrai que nous avons sous-estimé la gravité de la détérioration des systèmes immunitaires collectifs par les systèmes totalitaires au cours de plus de 70 ans de règne et d'émasculation de la personne humaine. L'exception russe ne saurait masquer les progrès réalisés par les autres pays. Il est vrai que la volonté d'intégrer l'Union européenne passe par des conditions de respect des droits de l'homme et de la liberté d'expression sur lequel veille le Conseil de l'Europe de manière pratique et loin de toute rhétorique.

Pendant ce temps, le pourtour méditerranéen (à l'exclusion bien sûr des pays de la Communauté européenne), demeurait à l'écart de ce mouvement d'émancipation. La Bosnie et le Kosovo ont payé un lourd tribut pour s'être insurgés contre le totalitarisme des maîtres de Belgrade, où l'absence de liberté d'expression a montré combien elle déterminait la liber-té tout court. En cette fin de siècle, le développement fulgurant de l'information et de la communication ont rendu encore plus insupportables les barbaries anachroniques et les souffrances qu'on croyait surgies du Moyen Age. A mon sens, les pays balkaniques ont, en plus du totalitarisme, subi le joug colonial serbe, après avoir croulé longtemps sous celui des ottomans. Troisième constat : souvent, la dictature exercée au nom du prolétariat cache une domination coloniale aussi ordinaire qu'obsolète.

Les événements récents en Tchétchénie et au Daghestan nous laissent croire que l'Union des soviets dissimulait, par un silence médiatique terrifiant, une réalité coloniale slave tout aussi abjecte. Ce passé lourd, où le colonialisme et le dogmatisme allaient de pair, ne faciliteront certainement pas l'accès des pays nouvellement libérés à la démocratie, donc au développement. Le premier combat à soutenir, si l'on veut aider ces pays à se doter d'une culture démocratique s'appuyant sur la défense des droits de l'homme, c'est de favoriser et/ou de renforcer à tout prix le développement d'une presse indépendante des pouvoirs, tout en appuyant par des mesures concrètes l'émergence des sociétés civiles. Quatrième constat : lorsque les droits de l'homme sont bafoués par une situation de négation des droits des peuples, le combat pour la liberté et pour la démocratie devient plus ardu.

Un peu plus loin, aux confins de la Méditerranée la guerre du Golfe a, malgré son lot d'absurdités, mis en lumière la situation tragique de peuples dont la liberté reste confisquée par des dictateurs sanguinaires. Un long déclin et des décolonisations le plus souvent laborieuses ont bloqué dans la plupart des pays de la rive Sud de la Méditerranée les forces de liberté. L'absence de toute liberté d'expression (en dehors du Liban d'avant la guerre civile) a limité le rôle des journalistes dans les pays arabes.

En fait l'essor contemporain des médias dans la majorité de ces pays a coïncidé avec le recouvrement des indépendances. Les générations de gouvernants issus de la décolonisation ont vécu dans l'obsession d'utiliser les médias pour renforcer des indépendances fragiles et mobiliser les audiences. Si l'on ajoute à ces circonstances l'apparition de la télévision comme média dominant et l'usage que ces dirigeants pouvaient en faire pour contrôler les opinions publiques (on disait alors les « masses »), on comprendra qu'il y avait très peu de chances pour que l'information échappe, même en partie, à des pouvoirs qui se réclamaient de la « légitimité historique »Tous les efforts déployés par les journalistes pour promouvoir une presse plus libre ont eu très peu de résultats jusqu'à la fin des années 80. Avec l'effondrement du communisme et la guerre du Golfe, la donne a soudain commencé à changer. On ne dira jamais assez combien la guerre du Golfe a été un séisme en termes culturels, cultuels et médiatique. Cette guerre, vécue comme un fiasco, a marqué dans les pays arabes la fin du panarabisme, du socialisme tiers-mondiste et de l'unanimisme médiatique. Au même moment, les sky-channels opéraient une intrusion massive dans les foyers méditerranéens. Du coup, les pouvoirs ont dû apprendre à partager l'audience. Conscients du danger ils se sont contentés de débaptiser les Ministères de l'information pour les appeler Ministères de la Communication. Le changement n'a pas été plus loin et les méthodes n'ont guère changé. De leur côté, les journalistes se sont trouvés confrontés à une compétition inégale avec des confrères européens disposant de moyens gigantesques, en regard à ceux, médiocres, dont ils disposaient.

De nombreux journaux privés et/ou (plus ou moins) indépendants des pouvoirs ont vu le jour à la faveur de ce désordre médiatique et sont venus s'ajouter à ceux qui, depuis des décennies, menaient un combat difficile pour la liberté d'expression. Les gouvernements ont dû constater

la fin de leur monopole ou de leur mainmise absolue sur les médias en se résolvant à composer avec des opinions publiques chatouilleuses, via les médias nationaux ou même internationaux. Le temps des communiqués était (presque révolu). Il fallait désormais convaincre le journaliste, en espérant qu'il réussisse à son tour à faire accepter le message par ses lecteurs devenus méfiants. Ne nous leurrons pas, la question de la crédibilité se pose autant pour les gouvernants que pour la presse. Le citoyen-lecteur est devenu méfiant et sceptique, préférant souvent s'en remettre au « Ouï-dire » qu'au « Ouï-lire »Devant l'échec reconnu des économies planifiées, les gouvernements ont été, même les plus réticents, obligés de recourir à la privatisation et par voie de conséquence à abandonner certaines tâches aux ONG et Associations. Le développement de ces ONG est exponentiel. Aujourd'hui, les gouvernants et les journalistes ne sont plus seuls face à face à traiter l'information comme uni eu d'initiés. Les opinions publiques trouvent de plus en plus de relais au sein des associations. Le citoyen exerce de plus en plus son droit à l'information. Cinquième constat : il n'a pas de démocratie hors de l'alliance des journalistes et des ONGs.

Il est vrai que tout le monde attend beaucoup de la presse et des journalistes, subitement investis du devoir de dire vrai en affrontant tous les dangers. Si l'on prend l'exemple de la presse algérienne, on s'aperçoit qu'en recherchant son indépendance, elle s'est attirée toutes les inimitiés : le pouvoir l'accuse de renvoyer une mauvaise image de l'Algérie, les médias européens insinuent qu'elle est manipulée par le pouvoir, pendant que les intégristes assassinaient 72 journalistes ! Entre temps, cette presse se lit massivement, ce qui est le plus important, puisqu'on est bien obligé de compter avec elle. Sa liberté, là où elle existe reste fragile. La tentation est grande de la remettre en question. Sa survie dépend de sa conviction que la liberté d'expression ne peut survivre si elle ne s'accompagne d'un combat de tous les instants pour le respect intégral des droits de l'homme et du citoyen qui est le principal allié du journaliste. Ce dernier s'il veut garantir son indépendance doit dénoncer les abus commis contre des prévenus, quelque soit les opinions qui peuvent les séparer, les droits catégoriels des enfants et des femmes, en particulier. C'est en réalité d'une culture des droits de l'homme dont il s'agit. Les journalistes, parce qu'ils sont les témoins privilégiés des entraves à la liberté et aux atteintes à la dignité de la personne humaine, ont la responsabilité de dire, de relever, de dénoncer, en un mot d'écrire et de décrire pour que cette culture s'impose enfin contre la pensée unique que veulent imposer les totalitaires de tous bords. Sixième constat : pas de liberté durable pour une presse qui ne défend pas suffisamment les droits de l'homme.

C'est ce combat qui leur permettra de se renforcer pour résister aux tribunaux d'exception, à la censure, l'autocensure et à l'imprimatur. Puisque la plupart des gouvernements sont signataires de la Déclaration universelle des droits de l'homme (cette allégeance est même contenue dans les constitutions de beaucoup des pays de la rive Sud), ils doivent légalement, ne reconnaître que l'article 19 de cette déclaration comme source d'inspiration. Je cite :

Toute personne a droit à la liberté d'expression - ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique ou par tout autre moyen de son choix.

Septième constat : il est vital que le cadre juridique gouvernant les médias soit conforme aux normes internationales.

Les gouvernements continuent à favoriser les chaînes publiques aux dépens de leurs propres intérêts. Ces chaînes nationales sont pourtant largement discréditées, car incapables de soutenir la comparaison. De manière récurrente, les pouvoirs publics annoncent la possibilité de libérer les fréquences radio et TV, mais ils restent craintifs devant ce qui leur paraît être une aventure politique. De mon point de vue, seules des chaînes privées pourront restaurer une concurrence nationale capable de redonner à l'information une crédibilité perdue. Au lieu de cela, les autorités préfèrent opter pour la politique de l'autruche en feignant de croire que les téléspectateurs continuent à regarder leurs télévisions officielles. Huitième constat : tant que les télévisions publiques sont utilisées comme des monopoles exclusivement au service du discours officiel, la liberté d'expression restera un leurre. Saisie par une plainte contre l'utilisation abusive par l'état des médias lourds, la Cour suprême du Ghana a rendu le verdict suivant :

Les médias d'état sont un bien national: ils appartiennent à toute la communauté, et non pas à l'abstraction qu'on appelle l'état, oit encore ait gouvernement en place oit à son parti. Si ce bien national devenait le porte-parole d'un oit d'une combinaison de partis rivalisant pour le pouvoir, la démocratie ne serait qu'une imposture.

Au Moyen Orient et dans les pays du Golfe, de nombreuses chaînes privées ont vu le jour. Certaines comme El Djazira, une chaîne d'information continue conçue sur le modèle de CCN, sont très performantes et récupèrent une large audience dans les publics arabes. Il n'en reste pas moins qu'il est plus facile d'adopter un ton de liberté, surtout lorsqu'on émet à partir de l'Europe, ou/et qu'on informe sur tout, sauf sur le pays qui finance la chaîne ! La liberté d'expression est devenue un produit réservé à l'exportation !

Lorsqu'ils se sentent débordés par les demandes pressantes des défenseurs des droits de l'homme et les progrès de la presse indépendante, certains gouvernements tentent de défendre l'exception nationale ou tiers-mondiste. Pour eux, la santé et l'éducation passent avant les droits et libertés du citoyen. Le développement économique, soutiennent-ils créera les conditions de la liberté. Cette argumentation est fausse et dangereuse. En effet, et si l'on observe la répartition des pays prospères, elle correspond massivement à l'implantation de l'état de droit et du respect de la personne humaine. Par ailleurs, la plupart des pays totalitaires ont déjà dans le passé confisqué les libertés sous le fallacieux d'un développement aussi volontariste que dirigiste. Ces expériences ont lamentablement échoué, mais elles ont prouvé le fondement d'un neuvième constat : les libertés individuelles et d'expression sont les seules qui peuvent créer, partout dans notre monde, les conditions pour la prospérité.

Parallèlement, ce qu'on appelle la mondialisation ou la globalisation a rendu les frontières beaucoup plus perméables, dans le sens Nord-Sud bien évidemment. Les nouvelles, comme les produits de consommation connaissent un sens presque unique. Ainsi les pays du Maghreb dépendent à 70% de l'Europe qui n'échange avec eux que 3% de son commerce, malgré le gaz et le pétrole ! A ce propos, on peut regretter que les entraves à la liberté de circulation des personnes, mais aussi les brimades dont sont victimes les émigrés dans certains pays européens compliquent la tâche de ceux qui, au Sud militent pour le principe d'universalité des droits de l'homme et apportent des arguments aux partisans de l'exception.

Certes les journalistes ne doivent rendre des comptes qu'à la juridiction de leurs pairs, mais la responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité (Déclaration de Munich, 1971). Je ne veux pas laissé croire ici que les médias sont exempts de tout reproche. L'exercice de la liberté d'expression comporte des droits et des devoirs. Les discours de haine, les incitations au racisme et à la xénophobie ou au génocide développés directement ou sournoisement par certains médias, les atteintes injustifiées à la vie privée et à la réputation d'autrui montrent bien que les médias n'agissent pas toujours dans l'intérêt du public ou pour la promotion des droits de l'homme.

C'est que, malgré ses qualités et son enthousiasme, la presse a grandement besoin de formation continue. La formation de base dans les écoles de journalisme des pays du Sud de l'Euromed était surtout conçue pour répondre aux besoins d'une politique d'information à sens unique, destinée strictement à préparer les journalistes à appliquer les ordres. Sous la pression de la mondialisation, l'immense majorité des journalistes du Sud éprouvent le besoin impérieux de se rapprocher des standards internationaux et de mieux connaître leurs collègues européens. Contrairement à leurs aînés, les jeunes journalistes ont très peu l'occasion de voyager. Cela tient à deux raisons : les difficultés grandissantes d'obtenir les visas d'entrée, mais aussi la dégradation des revenus de cette catégorie professionnelle.

C'est précisément pour redonner espoir à ces professionnels, que la Communauté européenne a lancé à la fin de 1993, le programme Med-Média. Le plus urgent était d'opérer au plus vite un transfert de savoir-faire en créant des opportunités de rencontres de travail entre des journalistes du Sud et du Nord de la Méditerranée et de mieux connaître leurs collègues européens. Il est tout à fait regrettable qu'au moment où les journalistes ont le plus besoin de recyclage, les programmes de formation aient été gelés par la Commission, sans y apporter d'aménagement ou d'adaptation. Comment reprocher à des journalistes leurs insuffisances, lorsque la coopération euro-méditerranéenne se fait presque exclusivement avec des régimes qui violent l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, en renonçant à la coopération décentralisée et à la formation des professionnels des médias.

Dixième constat : l'accès à la formation continue est un droit pour les journalistes. Former des journalistes méditerranéens, c'est aussi leur apprendre à se mettre à l'écoute des citoyens, de manière à faire de la Communication, un outil, non plus seulement ascendant vers les sources officielles, mais également descendant vers le citoyen devenu participatif Le journaliste est appelé à l'avenir à devenir davantage un médiateur entre les sociétés civiles et les décideurs qu'un simple « communicateur ». C'est probablement de cet équilibre que dépend l'émergence d'une véritable culture démocratique.