MONTéE ET DéCLIN DU TERRORISME EN AGéRIE
INTRODUCTION 1. Le présent exposé sur le terrorisme ne prétend pas à une évaluation universaliste du phénomène du terrorisme. Il se veut un éclairage sur un phénomène dune nature spécifique, propre aux conditions politiques et socio-économiques qui lon engendré en Algérie et qui tend à disparaître dans le nouveau contexte de pluralisme politique. 2. Le terrorisme ici appréhendé se rapporte à la violence armée, poussée à lextrême, instrumentalisée par un courant politique religieux de nature anti-démocratique qui a cherché la conquête du pouvoir en Algérie, par tous les moyens. 3. Même si ce courant violent et armé a bénéficié de prolongement extérieurs dans le cadre dun réseau global ayant des objectifs internationalistes et notamment lobjectif de linstauration d'une république intégriste fondée non sur une interprétation rétrograde de principes religieux étrangers à la société musulmane dans le Maghreb. Il faut naturellement tenter de tirer toutes les leçons se rapportant à lapparition, à la montée et au déclin du terrorisme en Algérie dun point de vue national et international. Mais ces leçons auront un caractère partiel car il faudra un peu plus de distance historique par rapport à ce phénomène pour avancer vers plus de certitudes et établir des conclusions qui aient une portée globale. I Montée du terrorisme Causes endogènes 4. Souvent lorsque la société internationale ou lorsque les mouvements dopinion publiques sont pris de court par un événement ou peinent à lui trouver une explication immédiate, rationnelle, ils cèdent à la tentation de lexplication rapide et schématique pour satisfaire un besoin de comprendre immédiat. On tombe ainsi rapidement dans le cycle des explications expéditives qui valorisent à dessein le côté événementiel. 5. De ce point de vue, lexplication la plus contestable concernant lorigine immédiate du phénomène terroriste en Algérie se rapporte à lidée selon laquelle la violence terroriste a spontanément explosé après larrêt du processus électoral au mois de février 1992. Le débat, à létranger, a consisté à alimenter cette thèse, laquelle revient à réduire la portée dune stratégie de prise du pouvoir en Algérie par une branche du mouvement intégriste international, stratégie en marche depuis le début des années 80, mais passée inaperçue aux yeux des analystes politiques qui n'avaient incontestablement pas perçu la force sous terrainne de ce mouvement. 6. On peut sans lombre dun doute affirmer que le mouvement intégriste religieux en Algérie qui a dégénéré en 1992 en mouvement violent, a commencé à « surfer » sur les contradictions entre le mouvement de droite et de gauche au sein de la société algérienne et entre laile gauche et laide droite du FLN de la fin des années 70 (décès du Président Boumedienne). A l'époque en effet chacune de ces deux tendances sefforçait en effet de donner à lAlgérie post-Boumedienne une orientation idéologique libérale ou au contraire une orientation assise sur une emprise hégémonique du parti FLN sur lEtat, la société civile. 7. Cet affrontement entre deux courants politiques qui sest déroulé pendant la décennie 80 soit dans lappareil du FLN, soit dans les rangs de lEtat, a commencé à débordé sur la société civile par laffrontement violent dans les campus universitaires et au sein du mouvement de la jeunesse entre un courant de gauche composé de laile gauche du FLN allié au parti communiste clandestin et un mouvement lié à lextrême droite du FLN lui même lié au mouvement intégriste religieux des frères musulmans apparu en Algérie dans les années 70. 8. Ainsi, deux projets de société étaient en conflit, deux projets antinomiques qui pouvaient dautant moins dialoguer quil y avait un espace politique et culturel unique, contrôlé par le FLN à linstar des ex-pays socialistes. Déjà, à ce moment là, la violence avait pour origine le statut et le rôle de la femme dans la société et déjà, dés les années 70, alors que dans le monde se développait un mouvement démancipation de la femme, en Algérie se développait un mouvement violent contraire à cette tendance générale. Une fracture idéologique, politique, culturelle et sociale commença à se dessiner. Dans ce contexte, les esprits lucides y avaient décelé les prémisses dun antagonisme fort, de convulsions sociales à venir mais personne neût pu imaginer les développements ultérieurs. 9. Parallèlement à cette évolution sociale interne, le courant conservateur acceptait mal aussi lorientation de politique extérieure de gauche de l'Etat algérien laquelle était également mal perçue par quelques puissances du Moyen-Orient qui allaient plus tard apporter un appui financier et une couverture idéologique au mouvement intégriste et terroriste de manière à récupérer une Algérie qui leur avait semblé succomber dans le mouvement de gauche à léchelle mondiale. 10. Au cours de ces luttes, lextrême droite du FLN sest de plus en plus appuyée sur le mouvement intégriste pour neutraliser le mouvement de gauche. Ce conflit idéologique entre ces deux courants allait ainsi créer une crise identitaire profonde au point où des algériens considéraient leurs propres surs, père, mère, amis comme des ennemis de l'Islam passibles de la peine de mort. 11. Dans ce genre de manipulations politiciennes, il arrive souvent que le sous-produit politique croît de manière incontrôlé, échappe à son concepteur, se développe selon une logique et une dynamique de masse indépendante jusquà ce quil aspire lui-même à pendre le pouvoir, par la violence. 12. Cest exactement ce qui arriva à la fin des années 80 lorsquà la faveur des manifestations de rue de jeunes touchés de plein fouet par la crise économique qui pointait à la suite de la chute des prix du pétrole en 1986, le mouvement intégriste entreprit de récupérer ce mouvement de contestation dun pouvoir politique désormais impopulaire et débordé par lampleur de la crise. Ce mouvement commença en effet à « surfer » sur le mouvement de contestation légitime des jeunes, y recruta ses militants, mena un travail dendoctrinement dans les mosquées et créa une branche armée dont les membres descendaient dans la rue en 1990 et 1991 pour défier ouvertement une autorité politique et administrative déliquescente. Les victimes des premiers assassinats furent les femmes. Facteurs externes 13. C'est donc sur fond de lutte idéologiques et politiques internes qui se sont exacerbées avec l'installation de la crise économique à la fin des années 80 qu'est apparu sur la scène non pas un mouvement islamiste mais un mouvement intégriste violent, impatient de reproduire en Algérie la guerre d'Afghanistan. 14. Il faut noter à cet égard que la guerre livrée à la société civile musulmane algérienne par la frange violente et extrémiste du mouvement intégriste apparaît comme une conséquence de la fin de la guerre froide. 15. En effet, avec la fin du clivage Est. Ouest et la défaite des troupes soviétiques en Afghanistan, les légions de combattants recrutés sur des fonds arabes et américains dans les pays musulmans, se sont rédéployées vers l'Algérie et on ainsi constitués les noyaux les plus féroces des groupes armés. 16. Ces troupes venues d'Afghanistan ont développé une logique du meurtre de masse implacable, une logique du meurtre dont l'objectif est la terre brûlée afin de créer les conditions de l'instauration d'un Etat soumis à leurs références morales et religieuses complètement étrangères aux valeurs de l'Islam. 17. Si on peut donc considérer que l'Algérie a été indirectement victime de la fin de la guerre froide , on peut surtout affirmer que c'est l'affaiblissement politique, économique et institutionnel internes qui ont rendu le pays vulnérable aux pressions extérieures et ont permis la propagation rapide et à une échelle inconnue d'un phénomène terroriste d'une nature tout aussi inconnue. II Les stratégies du terrorisme 18. le mouvement terroriste a eu en Algérie un dessein politique et une stratégie de déstabilisation interne visant à battre l'Etat, à transformer la société et à isoler le pays de son environnement régional et international pour mener à terme sa stratégie. 19. Le premier degré de cette action méthodique de déstabilisation de l'Etat et de la société à consisté dans un premier à décimer l'élite du pays. Un groupe terroriste déterminé s'est en effet spécialisé dans l'assassinat dans les villes de tout ce qui était en rapport avec la connaissance, comme les cadres administratifs, les artistes, les journalistes, les femmes qui travaillent et auxquelles il était demandé de cesser de travailler, les médecins, les hommes de religion qui avaient un point de vue différent. Cette vague d'assassinats à saigné le pays et tout un chacun pouvait se sentir comme cible potentielle du terrorisme. Les assassinats étaient commis de jour comme de nuit, dans les maisons, dans la rue, dans les mosquées. 20. Dans le même temps, un autre groupe s'était spécialisé, toujours dans les villes, dans l'assassinat des forces de l'ordre et la destruction de tout ce qui s'apparentait à une institution de l'Etat comme les administrations locales. Le mouvement terroriste déclencha aussi des opérations de destruction des infrastructures administratives, économiques, culturelles et sociales du pays. Les usines, les ponts, le réseau ferroviaire, les écoles, les centres culturels ont été systématiquement détruits et brûlés. Villes et villages étaient soumis à la teneur de ces groupes, de jour comme de nuit. 21. La stratégie de la terreur a été aussi entendue en direction des intérêts étrangers en Algérie et dans un premier temps ce furent des citoyens étrangers qui ont été assassinés. Cette vague d'assassinats provoqua le départ des étrangers du pays, des compagnies aériennes et des sociétés étrangères. Celles-ci se sont complètement retirés du pays et seul le secteur pétrolier qui réunissait de meilleures conditions de sécurité au Sahara a continué à attirer les investissements. En termes économiques et financiers, le prix payé par ce retrait des intérêts étrangers a été très lourd et les compagnies d'assurances ainsi que les organismes de crédits ont appliqué les conditions financières les plus dures pour les crédits à court terme et moyen terme, ce qui est une forme de découragement des opérations commerciales et de l'investissement. 22. Il ne fait pas de doute que le terrorisme a dans une certaine mesure atteint son but d'affaiblissement économique du pays en alimentant la défiance des partenaires étrangers. 23. Cette stratégie de la tension interne extrême conduite par les groupes terroristes s'est appuyé sur un phénoménal réseau de propagande dans le monde et notamment en Europe. De puissants médias européens et américains, de puissantes ONG, des Gouvernements naguère amis de l'Algérie ont vu une légitimité politique, idéologique et même religieuse au mouvement terroriste. Ces groupes ont été présentés comme un mouvement de libération présenté par un pouvoir politique et par un Etat républicain qui vivait ses derniers moments une image de libérateurs a été fabriqué dans les médias occidentaux et orientaux au profit des groupes terroristes et au profit du courant intégriste qui les soutenait. 24. Paradoxalement, alors qu'un phénomène politique était entrain de naître en Algérie et alors que le pays faisait face à un mouvement de déstabilisation qui menaçait toute la région, ce sont les groupes terroristes qui bénéficiaient du soutien international, actif ou passif, par l'acheminement des armes, des hommes et des moyens financiers au profit des réseaux terroristes en Algérie. 25. Pendant toutes ces années, des réseaux terroristes s'étaient implantés en Europe en soutien aux groupes armés en profitant des législations libérales dans les pays démocratiques. Nombre de terroristes ont ainsi pu s'installer régulièrement en Europe et ont organisé des filières de financement du terrorisme d'acheminement des armes. III La stratégie anti terroriste 25. Deux événements majeurs vont provoquer une inversion de tendance défavorable aux groupes terroristes et conforter la stratégie à double niveau menée contre le terrorisme. Il s'agit des attentats terroristes en Europe, notamment en France et en Belgique et le passage à la phase de massacres de masse dans les campagnes en représailles contre des populations qui ne voulaient plus coopérer avec les groupes armés 26. Les attentats en Europe ont en effet démontré que le terrorisme n'avait pas de frontières et pouvait frapper même dans les sociétés démocratiques qui pensaient être à l'abri de cette violence. Le terrorisme pouvait aussi toucher des Etats qui pensaient que ce problème ne regardait que l'Algérie et que c'était à elle seule, sans coopération internationale, d'y faire face. 27. Pendant les années les plus dures dans la lutte anti terroriste la coopération internationale a été inopérante. Il est vrai que certains scénarios politiques avaient considéré comme irréversible la victoire politique du terrorisme. C'est dans cette optique, qu'une plate forme de négociation dit "contrat de Rome" a été élaborée par une coalition de chefs politiques algériens aux côtés de chefs de groupes terroristes en vue de mettre à profit la faiblesse de l'Etat algérien et imposer un compromis historique avec le mouvement intégriste. Le rejet de cette plate forme allait conduire le mouvement terroriste vers plus de radicalisation. 28. On peut considérer que la mobilisation populaire aux côtés de l'Etat à pris un tournant décisif lorsque les groupes terroristes ont déclenché des représailles massives contre les populations civiles qui ont été des années durant soumises au racket, aux violences, à la loi des groupes terroristes. La population a en effet massivement basculé lorsque les groupes terroristes se sont démasqués, lorsqu'il est devenu évident que des " combattants" dits islamistes qui assassinent atrocement leurs propres coreligionnaires, au nom de l'Islam, sont en fait une espèce de mutants totalement étrangers à leur propre religion. 29. Jusque là, la stratégie anti-terroriste de l'Etat avait eu un double volet politique et sécuritaire. L'aspect politique consistait à renouer avec le pluralisme politique, à reprendre le processus électoral (élections présidentielle et législative) et à remettre sur pied des institutions locales et nationales affaiblies par la mauvaise gestion et par le terrorisme. L'aspect sécuritaire a consisté à mener en parallèle une lutte sans merci aux groupes terroristes jusqu'à ce qu'ils perdent définitivement la bataille politique. 30. La réouverture du champ politique, la consolidation de la liberté de la presse, des libertés individuelles, la tenue d'élections présidentielles et législatives pluralistes ont emporté l'adhésion populaire, malgré les menaces de représailles des groupes terroristes facteurs qui ont permis à la population de s'impliquer dans la lutte anti terroriste en participant à la mise en place de groupe d'auto- défense régis par la loi. 31. L'implication de la population en réaction aux exactions à grande échelle des groupes terroristes a fait reculer ces derniers vers les montagnes où, isolés de la population, ils ont commencé à se désintégrer et leur "lutte" a dégénéré en banditisme et en règlements de compte entre factions rivales pour le partage du butin. 32. La loi sur la concorde civile qui est mise en uvre en ce moment et ce jusqu'au 13 janvier, permet d'accentuer cette désintégration des groupes armés tout en ouvrant la chance à ceux qui n'ont pas commis de crimes de sang de réintégrer la société. Il faudra cependant compter quelques temps encore avec un terrorisme résiduel à basse intensité ; Un terrorisme défait politiquement, qui ne menace plus la stabilité interne du pays, qui ne constitue plus un facteur entravant pour la relance de l'investissement mais qui conservera un potentiel de menace à une échelle réduite, localisée. 33. Mais, pour couper définitivement les racines du terrorisme, un défi plus important reste à relever à l'aube du prochain millénaire : celui du développement économique rapide pour asseoir une stabilité sociale à long terme.
Novembre 1999 |